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15 mars 2009

    « 5 Millions Facebook Users Say No !!!! Or We Go !!!! » (et autres slogans top citoyens)
    Peur de « Big Brother » ? Pourquoi toute cette paranoïa, alors que c’est si important la confiance ? (Ou : Le désintéressement vous avez raison d’y croire, on en voit des exemples tous les jours.) Un vibrant appel au calme et à la compréhension, par le professeur Troupel.
    
    Dieu merci, la crise est passée. On aura eu chaud. Imaginez, cinq millions d’utilisateurs du fameux réseau social (et pourquoi cinq d’ailleurs, ça parait si peu, est-ce que la terre entière n’y est pas connectée ?) retournant à leur solitude, comme Scylla à sa charrue, comme Alceste à son désert. Volontairement, avec abnégation, laissant là leurs amis, leurs contacts professionnels si durement acquis, leur album de photos et leurs plans drague en cours. Et pour quoi ? Une clause un peu maladroite, qui laissait entendre, on l’espère à tort, que la direction du site s’arrogeait le droit de faire main basse sur notre vie privée (qui ne regarde que nous c’est entendu) et les fruits de notre créativité.
    
    STASE, naturellement, comprend à défaut d’approuver votre sain mouvement d’indignation. Mais il faut raison garder. N’allez pas grossir les cohortes rétrogrades et secrètement antidémocratiques des adversaires du changement et de l’innovation. Vous êtes jeunes, vous êtes modernes, à juste titre fiers d’être « mutants » — mais pour autant gardez-vous de devenir anachroniques !
    
    Quand pour la première fois on vous a proposé un logiciel capable d’analyser les musiques que vous aviez écoutées sur votre PC, de façon à pouvoir vous révéler, régulièrement, votre « Playlist » personnelle, et vous soumettre de nouvelles suggestions d’artistes et de groupes à découvrir, n’avez-vous pas été le premier à l’installer ?
    
    Ne trouvez-vous pas légitime et tout naturel de vous approprier, librement et sans contrainte ni limitations, tous les contenus, images, musiques, informations, que vous aurez pu glaner sur la Toile ?
    
    Lorsqu’un duo d’écrivains expérimentaux un rien dégénérés intitule sa principale « création » LE GRAND PILLAGE, sans aller nécessairement jusqu’à les lire, ne trouvez-vous pas néanmoins que c’est là une vraiment cool idée ?
    
    Lorsqu’on essaie de vous faire peur en vous signalant qu’avec votre nouveau pass Navigo (pour l’obtention duquel, vous fait-on remarquer, les non Parisiens doivent produire une preuve de ce qu’ils occupent bien un emploi dans la région — eh oui, assez de ces ploucs qui viennent glander sur les Champs Elysées !) il est possible de vous suivre partout à la trace, vous n’êtes pas dupe. Vous savez n’avoir rien à vous reprocher.
    
    Votre seul regret, l’objet de vos doléance, ce sont ces panneaux publicitaires dont l’aspect miteux défigure non seulement les couloirs du métro, mais toute la ville. Quelle tristesse de ne pas voir ici la même symphonie de couleurs, d’images animées et de son qui a tant contribué à l’émerveillement de votre récent voyage à Tokyo !
    
    Allons, allons, vous voyez bien : vous n’êtes pas un de ces révolutionnaires en chambre, plutôt un citoyen vigilant et qui veut juste qu’on l’informe. Sachez que nous serons toujours là pour vous. Votre liberté nous intéresse. Qu’un magazine intello libertaire, probablement crypto-marxiste, s’avise de publier votre portrait Google, et promis on va les crucifier. Au fait, dites à votre moitié qu’elle a tort de vouloir vous quitter, d’après le dernier statut de X il est évident que l’autre soir était un accident. Moi, je dis ça, c’est pour votre bien.
    
      Enfin. On a eu chaud, disais-je, mais pour cette fois la raison aura prévalu. Le réseau Facebook continuera à rapprocher quotidiennement des millions de citoyens avides d’échanger des marques d’amitiés et des signaux forts de communauté sous forme de petits cœurs et de pokes. Je n’aurai pas, moi si sensible, à revivre dès à présent l’horrible expérience que j’ai vécu le jour où Tom — le jeune homme qui, comme chacun le sait, a créé seul dans son garage avec trois clous et un rouleau de scotch le réseau Myspace — est venu me voir pour m’annoncer, les larmes aux yeux, que vous vous étiez détournés de lui. Pauvre Tom. Lui qui face au succès avait toujours su demeurer si simple, avec son visage respirant la franchise et son tee-shirt blanc…
    
    C’est là pourtant d’une toute autre histoire qu’il s’agit. Qui relève des dures mais nécessaires lois de la concurrence et de l’innovation productive. A bientôt, donc, sur le prochain réseau, le prochain médium.
    
    Aujourd’hui plus que jamais : Gardez le rythme !
    
    
    Pr. TROUPEL.